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Débuter en travail social : Développer sa capacité à recueillir des données au quotidien Par Rigaud Saint-Amour, Docteur en counseling, t.s.

Dernière mise à jour : 29 juil.


Apprendre sur la situation, la personne et son environnement afin d’agir avec justesse.


Portrait d’un homme souriant en costume bleu et chemise bleue sur fond gris clair.
Rigaud Saint-Amour, Docteur en counseling

Introduction


Débuter en travail social, c’est souvent savoir écouter… sans toujours savoir quoi retenir. Plusieurs travailleuses sociales et travailleurs sociaux[1] débutants se questionnent sur la manière de recueillir les informations pertinentes sans se perdre dans les détails.


La cueillette de données constitue une compétence centrale : bien maîtrisée, elle transforme l’écoute en compréhension clinique et permet de soutenir une intervention juste, structurée et humaine.


Cet article vise à aider les travailleurs sociaux débutants à poser des bases solides pour la collecte de données objectives et subjectives pertinentes sur la personne, sa situation et ses conditions de vie.


La cueillette de données : une compétence centrale en travail social


En travail social, la cueillette de données ne consiste pas à accumuler de l’information, mais à comprendre le fonctionnement social d’une personne en interaction avec son environnement.


Pourquoi ne pas tout recueillir ?

Parce que toutes les données ne sont pas utiles : le travail consiste à retenir celles qui permettent de comprendre ce qui influence réellement le fonctionnement social.


Cette posture distingue le travail social des autres professions de la relation d’aide. Elle ne se limite ni aux comportements, ni aux émotions, ni aux symptômes, mais intègre les rôles sociaux, les conditions de vie, les ressources disponibles et les contraintes structurelles.


L’Évaluation du fonctionnement social (ÉFS) repose sur une approche écosystémique clinique structurée, articulée autour de trois pôles indissociables : la situation, la personne et l’environnement.


Pour les personnes débutantes, cette compétence est essentielle. Elle permet de recueillir, de distinguer et d’organiser des données subjectives et objectives afin de soutenir l’analyse, la formulation d’une opinion professionnelle et l’élaboration de recommandations pertinentes.


Cette démarche inclut également une attention particulière aux déterminants sociaux de la santé (DSS), aux forces, aux capacités et aux perceptions des personnes concernées.

Apprenons comment recueillir des données objectives et subjectives, étape par étape, à partir de la situation de Kayou[2] et de sa famille.


Kayou, 6 ans, vit avec ses parents et ses six frères et sœurs. Une demande du CLSC fait suite à un signalement à la DPJ pour violence physique de la part de la mère dans un contexte de surcharge parentale. Le dossier est fermé à la DPJ. Kayou présente un bon développement et une adaptation scolaire positive. Les parents ont cessé les punitions corporelles et démontrent une motivation à améliorer leurs pratiques parentales malgré un soutien social limité.


ÉTAPE 1 – APPRENDRE SUR LA SITUATION


Intention clinique

Apprendre sur la situation, c’est voir comment le problème prend forme, évolue et impacte le quotidien. Cette étape vise à comprendre l’origine de la situation, ses manifestations, son évolution, ses impacts sur la personne et son entourage, ainsi que les démarches et solutions déjà tentées. Sans une lecture fine de la situation, il n’y a pas de direction clinique claire.


Données recueillies

La situation de Kayou débute par un signalement à la Direction de la protection de la jeunesse en lien avec un épisode de violence physique. Le dossier a ensuite été fermé, suivi d’une demande de services au CLSC par les parents.

Les manifestations rapportées concernent une période de surcharge parentale et des tensions dans l’organisation du quotidien familial. À la suite des événements, les parents indiquent avoir cessé les punitions corporelles et expriment le désir de développer des pratiques éducatives alternatives afin d’assurer un cadre sécuritaire pour leur enfant.


Procédure de collecte de données

La cueillette de données se réalise principalement par entrevue clinique, en permettant aux parents de raconter la séquence des événements avec leurs propres mots. Le travailleur social débutant peut utiliser des questions ouvertes telles que :

  • « Quand avez-vous commencé à remarquer cette situation ? »

  • « Comment la situation a-t-elle évolué depuis ce moment ? »

  • « Quels impacts cette situation a-t-elle sur vous et votre famille ? »

  • « Qu’avez-vous essayé pour améliorer la situation ? »


Le travailleur social débutant peut poser des questions circulaires ou des questions factuelles linéaires afin de vérifier les faits et de mieux comprendre la situation, son apparition, son évolution ainsi que ses impacts sur la personne et ses proches.


Une ligne du temps permet de situer les événements significatifs tels que l’arrivée d’un nouveau-né, les difficultés dans les routines familiales, l’épisode de violence, le signalement, la fermeture du dossier et la demande de services. Cet outil soutient une structuration rigoureuse de l’information sans interprétation prématurée.


ÉTAPE 2 – APPRENDRE SUR LA PERSONNE


Intention clinique

Apprendre sur la personne, c’est saisir comment elle vit la situation et comment elle exerce ses rôles. Cette étape vise à comprendre qui est la personne, comment elle vit la situation et comment elle exerce ses rôles sociaux dans son quotidien. Derrière chaque situation, il y a une personne avec un vécu qui mérite d’être compris.


Dans le cas d’un enfant, la cueillette de données inclut les parents lorsqu’ils sont concernés par la demande de services. L’enfant demeure au centre de l’évaluation, tout en étant compris dans ses interactions avec ses parents et son environnement.


Données recueillies

Kayou est âgé de 6 ans et fréquente l’école de quartier. Il présente un développement conforme à son âge ainsi qu’une adaptation scolaire positive. Il s’entend bien avec ses pairs et participe aux activités scolaires. Aucun diagnostic n’est rapporté. Les parents le décrivent comme généralement rassuré dans son milieu scolaire.


Les parents expriment un souci pour le bien-être de Kayou et une volonté d’ajuster leurs pratiques éducatives. Ils reconnaissent une période de surcharge et manifestent une motivation à améliorer leur fonctionnement parental.


À la maison, Kayou est décrit comme dynamique et affectueux. Les parents rapportent que certaines exigences du quotidien influencent les routines et les moments partagés avec lui. Selon eux, les routines familiales sont parfois difficiles à maintenir en raison de la fatigue parentale et de la présence de plusieurs enfants, dont un nouveau-né. Les périodes de stress augmentent les tensions familiales et compliquent la gestion des comportements au quotidien.


Démarche et outils

La collecte se fait par entrevues semi-dirigées et observation clinique du discours et des attitudes. Des questions ouvertes peuvent être utilisées :

  • « Comment l’enfant vit-il la situation actuellement ? »

  • « Comment décririez-vous l’enfant dans son quotidien ? »

  • « Quelles sont ses principales forces ? »

  • « Qu’aimeriez-vous voir changer pour lui ? »


Le travailleur social débutant peut utiliser différents types de questions (émotives, miracles, d’exception, échelles) pour explorer le vécu, les besoins, les attentes, les forces et la perception de la personne, ainsi que la manière dont elle compose avec la situation et ses effets.


Un génogramme permet de situer la composition familiale, les liens significatifs et les rôles. La famille de Kayou est composée des deux parents et de six enfants, incluant un nouveau-né (13 ans, 11 ans, 9 ans, 8 ans, 6 ans (Kayou) et 6 mois). Les liens familiaux apparaissent globalement fonctionnels, malgré une surcharge parentale. L’enfant Kayou occupe une position intermédiaire dans la fratrie et bénéficie de relations significatives avec ses parents et ses frères et sœurs.


Il est également essentiel de rencontrer Kayou chez lui afin de recueillir son point de vue.


Les questions peuvent inclure :

  • « Comment ça se passe pour toi à la maison et à l’école ? »

  • « Qu’est-ce qui est facile ou difficile pour toi ? »

  • « Si tu pouvais changer une chose, ce serait quoi ? »


Cette étape rappelle que les caractéristiques individuelles éclairent le vécu, mais ne l’expliquent jamais à elles seules. Car le vécu de l’enfant et des parents ne peut être compris sans tenir compte des conditions dans lesquelles il s’inscrit. Les éléments observés prennent leur sens dans l’environnement familial et social, qui influence directement l’exercice des rôles et le quotidien.


ÉTAPE 3 – APPRENDRE SUR L’ENVIRONNEMENT


Intention clinique

Apprendre sur l’environnement de la personne, c’est reconnaître tout ce qui influence la situation au‑delà de la personne. Cette étape de collecte de données permet de comprendre les conditions de vie, les ressources disponibles et les facteurs structurels qui influençent la situation. D’ailleurs, l’environnement n’est pas un décor : c’est un acteur qui façonne la situation. Il ne constitue pas un cadre externe à la situation, mais une composante active qui influence la manière dont la personne vit et gère les exigences du quotidien.


Données recueillies

L’environnement immédiat de Kayou comprend une famille avec 6 enfants et un nouveau-né vivant dans un appartement de type 4 ½. Les parents décrivent une gestion quotidienne exigeante et un réseau de soutien limité, réduisant les possibilités de répit.

L’école rapporte un bon fonctionnement de l’enfant, une participation adéquate et de bonnes relations avec ses pairs.


Sur le plan sociétal, l’accès aux ressources communautaires est limité. Les horaires de travail atypiques du père restreignent la participation de Kayou à certaines activités, notamment sportives.


Les conditions de logement, le revenu et le soutien social, en tant que déterminants sociaux de la santé, peuvent influencer l’organisation familiale. Ils doivent être compris comme des éléments contextuels et non comme des causes directes. Ces facteurs structurels peuvent avoir un impact non seulement sur l’organisation familiale, mais aussi sur la manière dont les parents exercent leurs rôles ainsi que la façon dont l’enfant Kayou vit son quotidien.


Méthodes et outils utilisés

La cueillette de données peut être complétée par des échanges avec des partenaires, avec le consentement des personnes concernées. Voici quelques exemples de questions pouvant être posées aux parents:

  • « Quelles ressources ou quelles personnes vous soutiennent actuellement dans votre quotidien ? »

  • « Ces services ou ressources sont-ils faciles d’accès pour votre famille ? »

  • « Comment percevez-vous le soutien disponible dans votre entourage et dans votre milieu ? »

Le travailleur social débutant peut utiliser des questions stratégiques ou réflexives, émotives ou factuelles afin d’explorer le réseau de soutien, l’accès aux ressources et la perception qu’a la famille du soutien disponible dans son environnement.


De plus, la réalisation d’une écocarte permet au travailleur social et à la famille de visualiser conjointement le réseau de soutien formel et informel. Celui-ci est principalement constitué de la famille nucléaire et de l’école. Les ressources communautaires sont peu utilisées, et le soutien est perçu comme limité, notamment en matière de répit et de soutien à la parentalité.


Dans le cas de Kayou, les professionnels rapportent une adaptation adéquate de l’enfant ainsi qu’une ouverture familiale aux services, malgré un accès limité aux ressources.

L’écocarte peut être ajoutée au génogramme, avec la ligne du temps placée en dessous, afin de croiser les données et de mieux comprendre l’interaction entre les événements de vie, les ressources et les conditions sociales de la famille. Ces outils visuels peuvent être réalisés simplement avec des crayons de différentes couleurs sur une feuille, en collaboration avec l’enfant et sa famille.


Cette démarche permet d’éviter l’individualisation des difficultés tout en favorisant la mobilisation de l’enfant et de sa famille.


Intégration transversale : rôles, DSS et forces

Le fonctionnement social d’une personne se comprend dans l’interaction entre les rôles, les conditions de vie et les forces de la personne. Ce n’est pas un seul facteur qui permet de comprendre une situation, mais l’interaction entre la personne, ses forces et son environnement.


Tout au long de la cueillette des données objectives et subjectives, une attention constante doit être portée à l’exercice des rôles sociaux. Dans la situation de l’enfant Kayou, les rôles parentaux ont été fragilisés par la surcharge, sans être abandonnés. Les parents démontrent une ouverture au changement et ont déjà modifié certaines pratiques éducatives.


Ces éléments doivent être compris en lien avec les facteurs structurels de l’environnement de la famille. Les conditions de logement, les horaires de travail atypiques et l’accès limité aux ressources constituent des facteurs contextuels qui influencent l’organisation du quotidien et les capacités parentales et d’adaptation de la famille.


De même, les forces et capacités de l’enfant et de ses parents sont identifiées de manière continue au fil de la collecte. Elles orientent la compréhension de la situation et permettent de dégager des pistes de soutien adaptées.


Une ÉFS qui ne tient pas compte des DSS, des forces et de leur influence sur l’exercice des rôles sociaux est incomplète.

Au final, le fonctionnement social ne s’explique jamais par un seul facteur, mais par les interactions constantes entre la personne et son environnement. Il se comprend également à travers les interinfluences entre les caractéristiques de la personne et les facteurs structurels de son environnement, et non dans l’analyse isolée de ces éléments.


Conclusion


Recueillir des données, c’est relier la situation, la personne et son environnement pour comprendre ce qui se joue réellement.

En terminant, je souhaite vous inspirer :

« Chaque donnée pertinente que vous recueillez vous rapproche d’une compréhension plus juste de ce qui se joue dans la vie de la personne. »

Apprendre à recueillir des données, c’est apprendre à voir autrement : voir la situation dans son contexte, la personne dans son vécu et l’environnement dans ses réalités structurelles.

Pour les travailleurs sociaux débutants, cette compétence transforme l’écoute en compréhension, et la compréhension en intervention.


Bien recueillir des données, c’est déjà intervenir avec rigueur, sens et humanité.

 

Rigaud Saint-Amour, Docteur en counseling, t.s.

Conseiller conjugal et familial

Institut Impact International

Téléphone: 514 800-8738

 

Références:

Bronfenbrenner, U. (1979). The ecology of human development. Harvard University Press.

Chammas, G., Grenier, J., & Fay, R. (Dirs.). (2024). L’intégration de l’évaluation du fonctionnement social aux champs de pratique : Postures et processus en travail social. Presses de l’Université du Québec.

Dorvil, H. (2013). Travail social et déterminants de la santé. Intervention, 139, 75–78.

Germain, C. B., & Gitterman, A. (1996). The life model of social work practice (2e éd.). Columbia University Press.

Harper, É., & Dorvil, H. (Dirs.). (2013). Le travail social : théories, méthodologies et pratiques. Presses de l’Université du Québec.

Leblond, C. (2004). À propos des compétences : Réflexions à l’OPTSQ. Nouvelles pratiques sociales, 17(1), 156–161. https://doi.org/10.7202/010580ar

Masson, P. (2012). Évaluations psychosociales : culture du positivisme et enjeux éthiques. Nouvelles pratiques sociales, 25(1), 224–242.

Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec. (2011). Cadre de référence sur l’évaluation du fonctionnement social. OTSTCFQ.

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Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec. (s. d.). Évaluation du fonctionnement social. https://www.otstcfq.org/documentation/evaluation-du-fonctionnement-social/

Rondeau-Robitaille, D., & Audet, S. (2019). L’évaluation du fonctionnement social : Du quoi au comment. Presses de l’Université Laval.

Torres, Y., Pilote, É., Audet, S., Guillemette, C., & Robert, M. (2025). Table ronde sur l’évaluation du fonctionnement social selon les méthodologies en travail social. Intervention, (3), 19–27. https://doi.org/10.7202/1123088ar

 

 


[1] Pour alléger le texte, le masculin est employé dans le reste de l’article ; il désigne autant les travailleuses sociales que les travailleurs sociaux.

 

[2] Non fictif

 
 
 

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