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Débuter en travail social : développer sa capacité à formuler une opinion professionnelle et des recommandations au quotidien, Par Rigaud Saint-Amour, docteur en counseling


Se positionner avec clarté pour mieux agir

Introduction

Débuter en travail social, c’est vouloir aider sans toujours savoir comment se positionner clairement. Beaucoup de personnes débutantes comprennent bien les situations, mais hésitent au moment de prendre position et de recommander des actions.


Bonne nouvelle : formuler une opinion professionnelle s’apprend, avec méthode, rigueur et confiance.

Rigaud Saint-Amour, Docteur en counseling, t.s.

Conseiller conjugal et familial


L’opinion professionnelle : ce qui distingue le travailleur social[1]



En travail social, l’opinion professionnelle n’est ni un diagnostic ni une impression personnelle. Elle constitue une prise de position clinique structurée, fondée sur l’analyse rigoureuse du fonctionnement social d’une personne, en interaction et en interinfluence avec son environnement. C’est cette capacité à nommer ce qui pose problème, à qualifier son impact sur la personne et ses proches, puis à orienter l’action, qui distingue le travail social des autres professions de la relation d’aide.


Selon l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec (OTSTCFQ), l’évaluation du fonctionnement social (ÉFS) est un processus continu, interactif et réflexif. L’analyse clinique sert à comprendre; l’opinion professionnelle sert à se positionner; les recommandations servent à agir. Sans opinion claire, les recommandations deviennent vagues ou trop nombreuses. À l’inverse, une opinion bien formulée rend les actions à poser plus évidentes, plus équitables, plus adaptées et plus responsables.


Pour les personnes débutantes, la formulation d’une opinion professionnelle constitue souvent l’étape la plus insécurisante. Pourtant, il est possible de se positionner de façon rigoureuse sans être compliqué. Dans un processus d’ÉFS, cette démarche peut être réalisée au moyen d’une méthode en six étapes.


Apprenons à formuler, étape par étape, une opinion professionnelle et des recommandations à partir de l’analyse de la situation de Kayou[2], 6 ans, et de sa famille.

Dans la situation de Kayou, l’analyse montre que le fonctionnement social familial est fragilisé par une surcharge parentale dans un contexte de ressources limitées. Cette situation a contribué à un épisode de violence physique, sans caractère chronique. Les forces présentes laissent entrevoir une amélioration possible avec un accompagnement adapté.


Étape 0 – Se syntoniser avant tout


Avant d’écrire, il est essentiel de faire une pause. Cet arrêt clinique permet d’éviter d’agir trop vite ou d’écrire sans direction. Il suffit de répondre oralement à trois questions simples :Quel est le vrai problème ici ? En quoi cela affecte‑t‑il le fonctionnement social ? Est‑ce une situation légère, préoccupante ou sérieuse ?


Dans la situation de Kayou, le problème principal n’est pas son développement, mais un épisode de violence physique survenu dans un contexte de surcharge parentale. Cette situation touche la sécurité de l’enfant et l’exercice des rôles parentaux. Elle est préoccupante, sans être chronique, et nécessite une action préventive.


Étape 1 – Nommer le besoin principal


La première étape consiste à identifier, avec la famille, un seul besoin principal. Ce besoin devient le point d’ancrage de l’opinion professionnelle. Il ne s’agit pas de résumer toute la situation ni de nommer plusieurs besoins en même temps.


Le besoin principal identifié ici est de soutenir les parents dans l’exercice de leurs rôles parentaux afin d’assurer un cadre éducatif sécuritaire. Ce besoin permet de centrer l’intervention sur le fonctionnement social familial plutôt que sur les gestes passés uniquement.


Étape 2 – Expliquer ce qui pose problème


À cette étape, le travailleur social prend position sur ce qui explique la situation en établissant des liens entre les caractéristiques de la personne, son environnement et ses conditions de vie. Il s’agit de cibler quelques facteurs clés — chez la personne, dans son environnement immédiat et dans la société en général — en y intégrant, de manière critique, certains déterminants sociaux de la santé (DSS) selon leur pertinence, plutôt que de tout énumérer.



Dans la situation de la famille de Kayou, l’épisode de violence physique s’explique par l’interaction entre une fratrie nombreuse, l’arrivée récente d’un nouveau‑né, un soutien social limité et des conditions de logement contraignantes. Ces facteurs combinés augmentent la charge parentale et compliquent la gestion du quotidien, ce qui fragilise l’exercice des rôles parentaux.


Étape 3 – Qualifier la gravité, la sévérité et l’urgence d’agir


Cette étape est essentielle pour justifier le niveau d’intervention requis. Qualifier la situation ne consiste pas à la dramatiser, mais à exercer son jugement professionnel.


La démarche repose sur l’évaluation de la gravité, de la sévérité et de l’urgence d’agir. La gravité renvoie à l’impact de la situation sur le fonctionnement social de la personne et de ses proches. La sévérité concerne la durée et la répétition des difficultés. L’urgence, quant à elle, détermine le moment opportun pour intervenir. Cela implique de se positionner en tenant compte des impacts actuels, des risques d’aggravation ou d’amélioration et de la nécessité d’agir afin d’éviter une détérioration de la situation de violence.


Dans la situation de la famille de Kayou, il y a un impact significatif sur la gestion des routines et la disponibilité parentale (gravité). Elle est évaluée comme préoccupante mais circonstancielle, sans caractère chronique (sévérité). Le risque est jugé modéré, sans urgence d’agir en crise, mais nécessitant une intervention à court terme afin de prévenir une récidive (urgence).


Étape 4 – Mettre en évidence les forces


Une opinion professionnelle rigoureuse inclut toujours des forces et des facteurs de protection. Les forces ne minimisent pas les difficultés ; elles orientent l’intervention. Elles permettent d’identifier des leviers d’intervention en mobilisant les réseaux formels et informels de la personne cliente.


Les parents de Kayou présentent plusieurs forces : l’arrêt des punitions corporelles, une ouverture à des pratiques éducatives alternatives et une motivation claire à améliorer le climat familial. Ces éléments constituent des leviers d’intervention, notamment pour renforcer les pratiques parentales positives et soutenir l’implantation de stratégies éducatives cohérentes au quotidien.


De son côté, Kayou présente un développement adéquat pour son âge ainsi qu’une adaptation scolaire positive, ce qui constitue un facteur de protection important et un levier pour consolider sa stabilité à travers la collaboration avec le milieu scolaire.


Enfin, au niveau sociétal, le recours à des ressources communautaires et à des programmes de soutien à la parentalité représente un levier pertinent pour outiller la famille et réduire les facteurs de stress liés à ses conditions de vie.


Étape 5 – Rédiger l’opinion professionnelle


L’opinion professionnelle est une prise de position claire, formulée en quelques phrases complètes. Elle intègre le besoin principal, les facteurs explicatifs, l’impact sur le fonctionnement social, les risques d’aggravation ou les facteurs d’amélioration de la situation, les forces des personnes concernées, ainsi que le positionnement global du travailleur social quant au fonctionnement social de la personne cliente.


Sur la base de l’analyse du fonctionnement social réalisée, le travailleur social peut estimer que le besoin principal est de soutenir les parents de Kayou dans l’exercice de leurs rôles parentaux afin d’assurer un cadre éducatif sécuritaire.


Il est possible d’expliquer l’épisode d’abus physique de la part de la mère de Kayou par une surcharge parentale liée à une fratrie nombreuse, à l’arrivée d’un nouveau-né, à un soutien social limité et à des conditions de logement contraignantes. Cette dynamique fragilise la gestion des routines et l’exercice des rôles parentaux. La situation familiale est préoccupante, mais non chronique, avec un risque modéré. Les forces identifiées permettent toutefois d’envisager une amélioration avec un accompagnement adapté.


Dans ce contexte, le travailleur social peut considérer que le fonctionnement social de Kayou au sein de sa famille est actuellement fragilisé, mais qu’il présente un potentiel d’amélioration significatif à court terme.


Étape 6 – Formuler les recommandations


Les recommandations découlent directement de l’opinion professionnelle. Elles doivent être concrètes, réalistes, peu nombreuses et orientées vers l’action. Il est possible d’envisager de formuler des recommandations visant la personne cliente, son milieu immédiat ainsi que son accès aux ressources.


Dans la situation de la famille de Kayou, le travailleur social peut recommander de poursuivre l’accompagnement des parents afin de consolider l’utilisation de méthodes éducatives alternatives non violentes. Par exemple, offrir aux parents un accompagnement en soutien à la parentalité visant le renforcement de pratiques éducatives positives, la gestion des routines familiales et la réduction de la surcharge parentale, notamment par des rencontres de suivi et des stratégies concrètes adaptées à leur réalité familiale.


Il peut également recommander de soutenir Kayou dans son développement socioaffectif en maintenant sa stabilité scolaire et en favorisant des espaces d’expression adaptés à son âge (ex. intervention individuelle ou de groupe en milieu scolaire ou communautaire), afin de renforcer ses capacités d’adaptation et son sentiment de sécurité.


Il peut aussi suggérer de soutenir l’accès à des ressources communautaires de soutien à la parentalité afin de réduire la surcharge et l’isolement. Par exemple, orienter la famille vers des ressources communautaires de soutien à la famille (ex. services de répit, programmes de soutien en parentalité, services de proximité), afin de réduire l’isolement social, alléger la charge quotidienne et renforcer le réseau de soutien formel et informel.


Enfin, le travailleur social peut recommander un suivi à court terme afin de réévaluer l’évolution du fonctionnement social au sein de la famille et d’ajuster l’intervention au besoin.


En quoi cette démarche renforce l’identité professionnelle?


Formuler une opinion professionnelle et des recommandations de cette façon permet aux travailleurs sociaux débutants de se distinguer clairement. Ils ne font pas que décrire ou soutenir : ils analysent, prennent position et orientent l’action de façon éthique et structurée. Cette démarche protège autant la personne accompagnée que le professionnel en rendant les décisions compréhensibles et justifiables, puisqu’elles reposent sur un jugement clinique rigoureux et bien argumenté.


Conclusion

Développer sa capacité à formuler une opinion professionnelle, c’est apprendre à agir avec clarté et discernement. En travail social, se positionner ne signifie pas juger, mais éclairer l’action afin de soutenir le fonctionnement social. En maîtrisant cette démarche, les personnes débutantes développent une pratique rigoureuse, humaine et pleinement professionnelle.


Rigaud Saint-Amour, Docteur en counseling, t.s.

Conseiller conjugal et familial

Institut Impact International

Téléphone: 514 800-8738

Références : 

Buetti, D., Taylor, S., & Lapierre, S. (2019). Interventions fondées sur les déterminants sociaux de la santé : Quelles implications pour le travail social structurel ? Service social, 65(1), 40–53.

Bronfenbrenner, U. (1979). The ecology of human development. USA: Presse de l’université de Harvard

Chammas, G., Grenier, J., & Fay, R. (Dirs.). (2024). L’intégration de l’évaluation du fonctionnement social aux champs de pratique : Postures et processus en travail social. Québec, QC : Presses de l’Université du Québec.

Dorvil, H. (2013). Travail social et déterminants de la santé. Intervention, 139, 75–78.

Germain, C. B., & Gitterman, A. (1996). The life model of social work practice (2e éd.). New York, NY : Columbia University Press.

Leblond, C. (2004). À propos des compétences : Réflexions à l’OPTSQ. Nouvelles pratiques sociales, 17(1), 156–161. https://doi.org/10.7202/010580ar

Masson, P. (2012). Évaluations psychosociales : culture du positivisme et enjeux éthiques. Nouvelles pratiques sociales, 25(1), 224–242.

Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec. (2011). Cadre de référence sur l’évaluation du fonctionnement social. Montréal, QC : OTSTCFQ.

Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec. (2022). Vers une vision partagée pour l’enseignement de l’évaluation du fonctionnement social. Montréal, QC : OTSTCFQ.

Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec. (s. d.). Évaluation du fonctionnement social. https://www.otstcfq.org/documentation/evaluation-du-fonctionnement-social/

Torres, Y., Pilote, É., Audet, S., Guillemette, C., & Robert, M. (2025). Table ronde sur l’évaluation du fonctionnement social selon les méthodologies en travail social. Intervention, (3), 19–27. https://doi.org/10.7202/1123088ar

Rondeau-Robitaille, Denise, D., & Audet, Steve. (2019). L’évaluation du fonctionnement social : Du quoi au comment. Québec, Canada : Presses de l’Université Laval.


[1] Pour alléger le texte, le masculin est employé dans le reste de l’article ; il désigne autant les travailleuses sociales que les travailleurs sociaux.

[2] Nom fictif

 
 
 

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